Pour un véritable musée national de la photographie au Québec

Le 3 février 2026, le journal La Presse a publié, dans sa section Opinions, un texte que j’ai écrit sur la nécessité — et surtout l’urgence — pour le Québec de se doter d’une véritable institution muséale consacrée à la photographie.

Il m’apparaît important d’en présenter le contexte et la réflexion qui ont mené à son écriture.

Cette prise de parole publique n’est pas le résultat d’une réaction ponctuelle, mais l’aboutissement de plusieurs années d’observation, de discussions et de constats partagés avec des photographes, des historiens, des archivistes, des enseignants et des acteurs du milieu culturel. À travers ces échanges, une même question revenait avec insistance : comment expliquer que le Québec, malgré l’ampleur et la richesse de sa production photographique depuis plus de 150 ans, ne dispose toujours pas d’une institution muséale structurante entièrement dédiée à ce médium ?

L’initiative portée par Jean Lauzon au Musée de la photographie Desjardins à Drummondville a représenté, à un moment, un espoir réel en ce sens. Une vision ambitieuse, portée par une volonté de créer un lieu dédié à la photographie. Mais à la suite d’une série d’événements que lui seul pourrait raconter en détail, il a été écarté de son propre projet. Le musée, qui est présentement fermé, devient ainsi un symbole éloquent de la fragilité institutionnelle de la photographie dans notre paysage culturel.

Or, la photographie occupe une place centrale dans notre mémoire collective. Elle documente notre territoire, nos transformations sociales, nos communautés, nos conflits, nos migrations, nos visages. Elle est omniprésente dans nos archives, nos familles, nos institutions, nos journaux, nos collections privées. Pourtant, elle demeure sans véritable ancrage muséal national.

Ce décalage entre l’importance réelle de la photographie dans notre histoire et la faiblesse de sa reconnaissance institutionnelle est au cœur de la réflexion qui a mené à la lettre publiée dans La Presse.

Ce texte est une manière d’expliquer pourquoi cette question dépasse largement un simple enjeu culturel pour toucher à quelque chose de plus fondamental : la manière dont une société choisit — ou non — d’organiser, de préserver et de mettre en valeur sa mémoire visuelle.

Voici mon texte parue dans La Presse le 3 février 2026
https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2026-02-02/pour-un-veritable-musee-national-de-la-photographie-au-quebec.php

Le Québec traverse actuellement une situation préoccupante en ce qui concerne la préservation et la mise en valeur de son patrimoine photographique.

Les évènements récents entourant le Musée de la photographie Desjardins de Drummondville en sont une illustration frappante. Fraude fiscale orchestrée par une ex-employée, départ de la directrice générale, vacance prolongée de la direction, intérim, réflexion interne sur une mission à redéfinir, fermeture temporaire de l’institution jusqu’en février 2026 : tous ces faits, désormais publics, ne relèvent pas d’un simple accident de parcours. Ils révèlent une fragilité structurelle.

Ils exposent surtout un vide beaucoup plus large : le Québec ne dispose toujours pas d’un véritable musée national de la photographie.

Il est important de le rappeler avec justesse : le Musée de la photographie de Drummondville est né d’une réelle volonté de préserver et de faire connaître l’histoire de la photographie. Cette initiative mérite d’être reconnue. Mais elle ne peut, à elle seule, porter la responsabilité d’un patrimoine national. Les difficultés actuelles démontrent au contraire à quel point il est dangereux de confier un enjeu culturel aussi fondamental à une structure locale, fragile, sous-financée et sans ancrage institutionnel fort.

La photographie est pourtant l’un des piliers de notre mémoire collective. Elle documente notre territoire, nos communautés, nos transformations sociales, nos crises, nos élans, nos identités. Elle est à la fois œuvre d’art, archive historique, preuve, témoignage et langage contemporain.

Le Québec possède un patrimoine photographique immense : fonds de photographes, archives de presse, collections institutionnelles, pratiques documentaires, œuvres contemporaines, archives familiales. Pourtant, ce patrimoine est aujourd’hui dispersé, vulnérable, souvent mal conservé, parfois en train de disparaître sur des supports obsolètes, dans des conditions précaires, sans stratégie nationale cohérente.

Chaque fonds perdu, chaque archive dégradée, chaque corpus non documenté est une part de notre histoire qui s’efface.

Pendant ce temps, ailleurs dans le monde, la photographie est reconnue comme un pilier patrimonial. La France a la BnF, le Jeu de Paume, Arles. L’Allemagne, l’Italie, les États-Unis, le Japon ont développé de grandes institutions photographiques, avec des services de conservation, de recherche, d’éducation et de numérisation avancée.

Un musée national ne se limite pas à produire des expositions. Il assume une mission fondamentale : conserver, acquérir, restaurer, cataloguer, contextualiser, numériser, diffuser et transmettre.

Le Québec s’est doté de musées nationaux pour les beaux-arts, l’histoire et la civilisation. Il est incohérent qu’à l’ère de l’image, à l’heure où la photographie est au cœur de nos sociétés, il n’existe toujours pas d’institution nationale spécifiquement consacrée à ce médium.

Un véritable musée national de la photographie devrait être :

  • un lieu de conservation de haut niveau ; 
  • un centre d’expertise en photographie ancienne, moderne, numérique et hybride ; 
  • un pôle de recherche et de documentation ; 
  • un moteur de numérisation patrimoniale ; 
  • un acteur éducatif majeur ; 
  • une plateforme de diffusion et de rayonnement ;
  • et un gardien structurant de la mémoire visuelle québécoise.

Il devrait travailler de concert avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec, les musées existants, les universités, les centres d’artistes, les communautés autochtones, les photographes, les médias et les municipalités. Il devrait soutenir autant le patrimoine que la création contemporaine, accompagner les photographes de leur vivant et assurer une transmission durable.

Le problème n’est pas l’absence de créateurs. Le problème n’est pas l’absence d’archives. Le problème n’est pas l’absence d’expertise.

Le problème est l’absence d’une vision politique claire et d’une volonté ferme de doter le Québec d’une institution nationale à la hauteur de son patrimoine photographique.

Les crises récentes ne doivent pas être traitées comme des incidents isolés. Elles doivent servir d’électrochoc.

Il est temps de sortir la photographie du statut de discipline secondaire. Il est temps de cesser de gérer la pénurie et l’urgence. Il est temps de bâtir.

Un musée national de la photographie n’est pas un luxe. C’est une infrastructure culturelle essentielle. C’est un outil de souveraineté culturelle. C’est un investissement dans la mémoire, l’éducation et l’identité.

La question n’est plus : en avons-nous besoin ? La question est : combien de pans de notre mémoire visuelle accepterons-nous encore de perdre avant d’agir ?

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